À l’approche de l’échéance du 30 décembre 2025, la filière du livre et de l’impression s’inquiète de l’entrée en vigueur du règlement européen sur la déforestation (EUDR). Ce texte, conçu pour garantir que les produits consommés en Europe ne contribuent pas à la dégradation des forêts, bouleverse une industrie déjà fragile.
Entre impératifs écologiques et contraintes techniques, la question se pose : l’EUDR met-il en danger le livre imprimé ou ouvre-t-il la voie à une filière plus durable ?
Une réglementation ambitieuse… mais jugée irréaliste
Si l’objectif environnemental fait consensus, sa mise en application suscite une vive inquiétude. L’EUDR impose la transmission de références DDS et d’identifiants de déclaration pour chaque lot de matières premières utilisées dans la fabrication du papier.
Un seul livre pourrait, selon les estimations, impliquer jusqu’à 300 000 parcelles forestières. Pour les imprimeurs européens, majoritairement des structures de moins de 20 salariés, cette montagne de données représente une charge administrative insoutenable.
La filière graphique redoute ainsi un engorgement administratif qui mettrait en péril des milliers d’entreprises. Malgré un délai supplémentaire accordé aux petites structures, les professionnels affirment que la chaîne d’approvisionnement est trop imbriquée pour fonctionner à plusieurs vitesses : tout le monde devra être prêt dès la première date.
Une filière fragilisée appelle à un « stop-the-clock »
Face à la complexité du dispositif, de nombreuses organisations professionnelles réclament la mise en pause du calendrier européen.
Objectif : réévaluer la faisabilité du texte, simplifier les obligations et éviter une paralysie de toute l’industrie de l’impression et de l’édition.
Les professionnels proposent notamment :
- de supprimer l’obligation de déclarations individuelles DDS,
- de privilégier une traçabilité agrégée, basée sur l’identification des fournisseurs et clients,
- et d’harmoniser les exigences avec les capacités réelles des PME du secteur.
Une telle refonte permettrait de préserver l’ambition écologique tout en la rendant concrètement applicable.
Le livre imprimé, au cœur d’une chaîne de valeur complexe
Le livre est l’un des produits les plus exposés à l’EUDR en raison de sa chaîne de fabrication très fragmentée : sylviculteurs, papetiers, usines de transformation, transporteurs, imprimeurs, éditeurs…
Chaque étape multiplie les flux et les données nécessaires à la conformité.
Pour les imprimeurs, la crainte est double :
- perdre des clients faute de conformité immédiate,
- ou devoir absorber des coûts d’adaptation démesurés.
Cette situation place la filière graphique dans une tension extrême entre obligations réglementaires et survie économique.
Et si l’EUDR devenait aussi une opportunité ?
Malgré ces inquiétudes autour de la déforestation, certains acteurs y voient une chance de refonder durablement la chaîne du livre.
L’EUDR s’inscrit dans le Green Deal européen et la stratégie biodiversité 2030, deux piliers majeurs des politiques environnementales actuelles.
1. Une transparence accrue dans les approvisionnements
La traçabilité imposée par l’EUDR pourrait permettre de :
- clarifier l’origine des papiers et encres,
- sécuriser les chaînes d’approvisionnement,
- renforcer la confiance du lecteur dans les ouvrages imprimés.
Un livre conforme EUDR serait non seulement un produit culturel, mais aussi un produit responsable.
2. Un avantage concurrentiel à long terme
Les entreprises qui s’adaptent rapidement pourraient valoriser leur engagement comme un argument marketing puissant :
« Papier certifié, chaînes transparents, empreinte carbone mesurée ».
Dans un marché où l’éthique guide de plus en plus l’achat, cela devient un véritable atout.
3. Un accompagnement déjà en place
Des guides techniques, fiches pratiques et dispositifs d’aide spécifiques aux PME ont été publiés pour faciliter la mise en œuvre.
La réussite dépendra donc en grande partie de la capacité des entreprises à s’organiser et à intégrer progressivement ces nouvelles exigences.
Entre contrainte et transformation, quel avenir pour la filière du livre ?
Le débat autour du règlement déforestation est révélateur d’un défi plus vaste : comment concilier exigence écologique et réalité économique ?
Pour la filière graphique, l’enjeu est immense.
L’EUDR peut devenir :
- soit une menace, si les obligations demeurent irréalisables pour les petites structures ;
- soit un levier stratégique, permettant de moderniser la chaîne du livre et de la rendre plus résiliente.
Le « stop-the-clock » demandé par la profession pourrait offrir un temps de respiration indispensable pour ajuster la réglementation sans renier son ambition et lutter contre la déforestation.