À l’heure où la filière du livre traverse une fin d’année tendue, entre résultats jugés décevants, prudence des libraires et pression économique, une autre question remonte : quel est l’impact environnemental de l’édition ? Dès 2020, la maison marseillaise Wildproject a ouvert le débat avec Le livre est-il écologique ? et poursuit depuis une réflexion concrète sur l’écologie du livre. Son fondateur, Baptiste Lanaspeze, défend une idée clé : l’éditeur voit toute la chaîne… et, en tant que donneur d’ordre, porte une responsabilité particulière.
Une filière sous pression : surproduction, saturation et “impensé” écologique
Longtemps, l’écologie est restée un angle mort du secteur. Or, l’industrialisation et la financiarisation de l’édition ont accentué des phénomènes bien connus : surproduction, saturation des tables en librairie, fatigue des lecteurs, rotation accélérée des nouveautés. Dans ce contexte, l’écologie du livre n’est plus un sujet “à côté” : elle touche aux modèles de fabrication, de diffusion et de commercialisation.
Dans le sillage de l’Association pour l’écologie du livre, certaines expérimentations ont émergé (comme la trêve des nouveautés), signe que les acteurs cherchent des alternatives au “toujours plus” pour limiter l’empreinte carbone et redonner de l’air aux catalogues.
Pourquoi l’éditeur est central dans l’écologie du livre
Wildproject insiste sur un point stratégique : l’éditeur est celui qui peut examiner l’amont (imprimeur, papetier…) comme l’aval (distribution, librairie…). Autrement dit, il dispose d’une vision panoramique que peu d’acteurs ont à ce niveau. Et surtout : il est donneur d’ordre. Choix de fabrication, quantités, finitions, mise en circulation, rythme des parutions… autant de décisions qui structurent l’impact environnemental.
Cette responsabilité ne signifie pas que tout repose sur l’éditeur, mais qu’il peut déclencher des changements concrets — et entraîner le reste de la chaîne.
Les actions concrètes de Wildproject pour réduire son impact
Plutôt que de rester au stade des principes, Wildproject a mis en place une série de mesures très pragmatiques, qui illustrent ce que peut être une édition plus durable.
1) Alléger le web pour réduire l’empreinte numérique
Le site de la maison n’affiche pas automatiquement les couvertures, afin de réduire le poids des pages. C’est un geste simple, mais cohérent avec l’idée que l’écologie du livre passe aussi par les usages numériques (hébergement, chargement, données).
2) Supprimer le pelliculage et repenser la “fin de vie” des livres
Wildproject a supprimé le pelliculage (fine couche plastique sur la couverture). Le choix n’est pas neutre : un livre peut s’abîmer plus vite, générer davantage de “défraîchis”… et donc créer une tentation de pilon.
La réponse de la maison : récupérer ces exemplaires (un coût annoncé d’environ 5000 € par an) pour les transformer en services de presse, ventes directes sur salons ou braderies. Objectif revendiqué : tendre vers 0 % de pilon.
3) La vente directe comme lien (sans remplacer les libraires)
Les braderies organisées ponctuellement dans les bureaux ont fait émerger un bénéfice inattendu : des moments conviviaux, un lien direct avec les lecteurs. Dans la continuité, Wildproject a lancé une offre d’abonnement : pour 82 € ou 161 €, les abonnés reçoivent 7 à 10 ouvrages à paraître au 1er semestre 2026.
L’idée n’est pas de contourner les libraires — que l’éditeur présente comme sa relation commerciale principale — mais d’ajouter un canal qui sécurise un peu la trésorerie, fidélise et rend visible une ligne éditoriale.
Indépendants vs édition financiarisée : une écologie aussi économique
Le discours de Wildproject lie écologie et économie : difficile de parler d’impact environnemental sans évoquer la structure du marché, la course aux volumes, la puissance des groupes et la fragilité des indépendants.
Wildproject (équipe de 5 personnes, chiffre d’affaires annuel annoncé autour de 400 000 €) indique avoir multiplié ses ventes par 5 entre 2018 et 2023, tout en cherchant à ne pas nourrir la surproduction : maintenir un rythme soutenable, pour que le temps de production n’écrase pas le temps de promotion. La maison est diffusée et distribuée par Harmonia Mundi Livre, et souligne l’importance du fonds, qui représenterait 50 à 60 % du chiffre d’affaires — un levier de stabilité quand les mises en place se contractent.
Vers “le livre de l’après-pétrole” : repenser la chaîne, pas seulement les finitions – Wildproject
L’écologie du livre ne se limite pas à un papier plus vert ou à un détail de fabrication. Le cœur du sujet, tel que Wildproject le met en avant, est systémique : comment produire moins, mieux, et plus lisiblement, dans une filière fragmentée où chacun discute souvent avant tout de pourcentages de répartition.
En 2026, l’enjeu sera de transformer les “petites actions” en modèles reproductibles : sobriété des parutions, réduction du pilon, transparence des choix, meilleure connaissance mutuelle des métiers de la chaîne du livre. L’éditeur, parce qu’il relie ces maillons, peut redevenir un acteur moteur d’une transition crédible.