L’intelligence artificielle est-elle en train de transformer silencieusement les rayons des librairies numériques ? Une vaste étude portant sur plus de 14 000 ebooks de fiction vendus principalement sur Amazon révèle qu’un titre sur cinq contient plus de 25 % de texte détecté comme potentiellement généré par IA. Ces ouvrages se vendent généralement moins bien que les autres, mais leur nombre augmente à une vitesse spectaculaire. Au point de poser une nouvelle question : bientôt, le principal problème ne sera peut-être plus de publier un livre, mais de réussir à être visible parmi des milliers de textes produits à la chaîne.
Plus de 14 000 ebooks passés au crible
Pour mesurer la place réellement occupée par l’intelligence artificielle dans l’édition numérique, quatre chercheurs se sont intéressés à 14 419 ebooks de fiction de genre publiés entre janvier 2023 et mars 2026.
L’étude, intitulée Generative AI floods and dilutes the market for books, porte principalement sur des ouvrages commercialisés sur Amazon et issus de l’autoédition.
Les chercheurs ont analysé les textes chapitre par chapitre grâce à un détecteur d’intelligence artificielle, Pangram 3.3.
Les livres ont ensuite été répartis en trois catégories : ceux pour lesquels aucun passage n’a été signalé, ceux présentant jusqu’à 25 % de texte détecté comme provenant potentiellement d’une IA et ceux dépassant cette proportion.
Et c’est cette dernière catégorie qui retient particulièrement l’attention.
Sur les 14 419 ouvrages étudiés, 2 880 dépassent le seuil de 25 %, soit exactement 20 % de l’échantillon.
Autrement dit, un livre sur cinq.
Attention : « détecté comme IA » ne signifie pas « écrit par IA »
Avant d’aller plus loin, une nuance est essentielle.
L’étude ne démontre pas que 20 % des livres analysés ont effectivement été rédigés à l’aide de ChatGPT ou d’un autre modèle d’intelligence artificielle.
Elle montre que leurs textes présentent suffisamment de caractéristiques pour être détectés comme potentiellement générés par IA par l’outil utilisé.
La différence est importante.
Les détecteurs d’intelligence artificielle ne constituent pas une preuve absolue de la manière dont un texte a été créé. Les résultats doivent donc être considérés comme des estimations statistiques et non comme une liste certaine d’ouvrages artificiellement générés.
L’étude elle-même reste d’ailleurs une prépublication et n’a donc pas la valeur définitive d’un travail ayant achevé l’ensemble du processus académique d’évaluation.
Cela posé, les chiffres permettent néanmoins d’observer une tendance particulièrement intéressante.
Les livres fortement détectés comme IA se vendent moins bien
Publier énormément ne signifie pas forcément vendre énormément.
Les ouvrages présentant plus de 25 % de texte détecté comme IA représentent 20 % des titres étudiés, mais seulement 12,1 % des exemplaires vendus.
Ils ne génèrent également que 11,3 % des recettes observées durant leur période de lancement.
À l’inverse, les livres pour lesquels aucun texte n’a été identifié comme provenant potentiellement d’une intelligence artificielle représentent 62,9 % de l’échantillon, mais concentrent 71,7 % des ventes et 72,5 % du chiffre d’affaires.
Les lecteurs semblent donc, volontairement ou non, favoriser encore largement les ouvrages qui ne présentent pas de traces importantes d’IA.
Même parmi les livres connaissant les meilleurs démarrages commerciaux, le constat demeure : dans les 5 % de titres réalisant les meilleures ventes initiales, seuls 10 % appartiennent à la catégorie fortement détectée.
L’intelligence artificielle n’a donc pas encore trouvé la recette magique du best-seller.
Le vrai bouleversement vient du nombre de livres publiés
Mais les performances individuelles ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Le principal avantage de l’intelligence artificielle est évident : elle permet de produire extrêmement vite.
Un auteur humain peut passer plusieurs mois, voire plusieurs années, à écrire un roman. Avec une IA générative, il devient techniquement possible de produire des dizaines de milliers de mots en quelques heures.
Cette différence d’échelle change complètement les règles du marché.
Selon l’étude, entre le début de l’année 2023 et le premier trimestre 2026, le nombre de titres du panel enregistrant des ventes au cours d’un trimestre a été multiplié par 19,2.
Pendant la même période, les ventes n’ont été multipliées que par 7,3 et les recettes par 8,9.
Le nombre de livres disponibles augmente donc beaucoup plus rapidement que le nombre de livres achetés.
Les chercheurs parlent de « dilution » du marché.
De plus en plus de livres pour le même nombre de lecteurs
Imaginez une librairie qui proposait autrefois 1 000 romans à ses clients et qui, quelques années plus tard, en proposerait 20 000 sans multiplier sa clientèle dans les mêmes proportions.
Chaque livre disposerait mécaniquement de moins d’espace et de moins d’attention.
C’est précisément le phénomène que pourrait accélérer l’intelligence artificielle sur les plateformes numériques.
Le problème n’est donc pas nécessairement que les romans générés par IA deviennent meilleurs que ceux écrits par des humains.
Ils n’ont même pas besoin de l’être.
Il suffit qu’ils soient extrêmement nombreux.
Chaque nouveau titre entre en concurrence avec les autres pour apparaître dans les recherches, recommandations, classements et pages de catégories.
Pour les auteurs, la bataille se déplace alors progressivement de l’écriture vers la visibilité.
La part des ventes des livres détectés comme IA progresse rapidement
Même s’ils se vendent moins bien individuellement, les ouvrages fortement détectés comme IA commencent à peser collectivement.
Leur part dans les ventes était presque inexistante au début de l’année 2023. Elle approche désormais 20 % au deuxième trimestre 2026 dans le périmètre étudié.
Plus spectaculaire encore, parmi les nouvelles entrées dans les Top 25 reconstitués par les chercheurs à partir des classements Amazon, leur proportion grimpe jusqu’à 31 %.
L’accumulation finit donc par produire des résultats.
Un livre généré rapidement peut ne vendre que quelques exemplaires. Mais lorsqu’un même auteur — ou une même identité éditoriale — en publie des dizaines, le modèle économique devient différent.
Certains auteurs utilisant massivement l’IA gagnent beaucoup d’argent
L’étude montre d’ailleurs que tous les ouvrages concernés ne disparaissent pas au fond du catalogue.
Parmi 385 identités d’auteurs ayant continué à publier des livres fortement détectés après une première publication de ce type, 287 ont augmenté leur rythme de publication mensuel.
Et quelques réussites commerciales sont loin d’être anecdotiques.
Les huit titres associés à l’identité la plus rémunératrice identifiée par l’étude auraient généré 1,7 million de dollars de dépenses de consommateurs durant les douze mois suivant sa première publication fortement détectée.
Son titre le plus performant aurait atteint environ 80 000 exemplaires vendus et 643 000 dollars de chiffre d’affaires brut au cours de sa première année.
Ces sommes ne correspondent évidemment pas aux revenus nets touchés par l’auteur, puisqu’il faut notamment tenir compte des commissions et du fonctionnement de la plateforme.
Mais elles démontrent qu’un livre fortement associé à l’utilisation de l’IA peut désormais rencontrer un véritable succès commercial.
Amazon demande de déclarer les contenus générés par IA
Amazon n’ignore pas le phénomène.
Les règles de Kindle Direct Publishing (KDP) distinguent notamment le contenu généré par intelligence artificielle du contenu simplement assisté par IA.
Lorsqu’une IA génère directement un texte, une image ou une traduction, l’éditeur ou l’auteur doit en informer Amazon, y compris lorsque le résultat a ensuite été largement retravaillé.
En revanche, lorsqu’une intelligence artificielle est simplement utilisée pour rechercher des idées, corriger ou améliorer un contenu initialement créé par une personne, cette utilisation relève de l’assistance et n’est pas soumise aux mêmes exigences déclaratives.
Mais il existe une différence fondamentale : cette déclaration est destinée à Amazon.
Le lecteur, lui, ne dispose pas nécessairement d’une indication lui permettant de savoir si le roman qu’il s’apprête à acheter a été généré avec une intelligence artificielle.
Faut-il signaler au lecteur qu’un livre a été écrit par une IA ?
Cette question risque de devenir incontournable pour l’industrie du livre.
Lorsqu’un consommateur achète un vêtement ou un produit alimentaire, il dispose de nombreuses informations sur sa composition et son origine.
Mais lorsqu’il achète un roman numérique, il peut aujourd’hui ignorer totalement si celui-ci a été écrit pendant deux ans par une personne ou produit en quelques heures avec un modèle génératif.
Certains lecteurs n’y verront probablement aucun problème si l’histoire leur plaît.
D’autres considéreront au contraire que l’identité du créateur et le processus de création font partie intégrante de la valeur d’une œuvre.
Une mention claire permettrait au minimum au lecteur de choisir en connaissance de cause.
Kobo a choisi une stratégie beaucoup plus agressive
Toutes les plateformes n’adoptent d’ailleurs pas exactement la même politique.
Kobo indiquait avoir refusé 45 % des livres autoédités soumis à Kobo Writing Life en 2025. Selon son dirigeant, plus de huit rejets sur dix parmi ces refus concernaient des ouvrages manifestement générés par intelligence artificielle et jugés de très faible qualité.
Deux stratégies commencent donc à se dessiner.
D’un côté, des plateformes peuvent tenter de filtrer les contenus avant leur mise en vente. De l’autre, elles peuvent laisser entrer une quantité beaucoup plus importante d’ouvrages tout en imposant certaines règles aux éditeurs et auteurs.
La différence pourrait profondément influencer la qualité et la taille des catalogues numériques dans les prochaines années.
Les auteurs humains risquent surtout de devenir invisibles
L’étude ne permet pas de conclure que l’intelligence artificielle détruit directement les revenus des écrivains. Les chercheurs prennent d’ailleurs soin de préciser que les relations observées ne démontrent pas automatiquement un lien de causalité.
Mais elle met en évidence une transformation beaucoup plus insidieuse.
La rareté n’est plus nécessairement le livre.
La rareté devient l’attention du lecteur.
Lorsqu’une plateforme peut accueillir un nombre pratiquement illimité de titres et que l’intelligence artificielle permet d’en produire toujours davantage, être publié ne constitue plus véritablement une barrière.
Être découvert, en revanche, devient extrêmement difficile.
Pour les auteurs indépendants comme pour les maisons d’édition, le véritable enjeu des prochaines années pourrait donc être moins de lutter contre des chefs-d’œuvre écrits par des machines que contre une masse gigantesque de contenus occupant les résultats de recherche et les recommandations.
Un livre sur cinq… mais seulement dans l’échantillon étudié
Enfin, le chiffre spectaculaire de 20 % doit rester replacé dans son contexte.
Il ne signifie absolument pas qu’un livre sur cinq vendu dans le monde est aujourd’hui écrit par une intelligence artificielle.
L’étude concerne 14 419 ebooks de fiction de genre, principalement autoédités et commercialisés sur Amazon. Environ 0,3 % seulement des ouvrages étudiés ont été identifiés comme provenant de l’édition traditionnelle.
Le constat ne peut donc pas être extrapolé à toute l’industrie du livre.
Il n’en demeure pas moins impressionnant.
En seulement trois ans, l’intelligence artificielle générative est passée du statut de curiosité technologique à celui d’outil capable d’alimenter massivement les catalogues numériques.
Et si les lecteurs continuent pour l’instant à mieux accueillir les livres qui ne présentent pas de fortes traces d’IA, les machines disposent d’un avantage que les auteurs humains ne pourront jamais égaler : elles ne se fatiguent pas d’écrire.
Dans la librairie numérique de demain, le véritable défi pourrait donc ne plus être de trouver quelque chose à lire, mais de réussir à distinguer ce qui mérite réellement de l’être.




