Chaque rentrée littéraire semble battre un nouveau record. Plus de titres, plus de nouveautés, plus de tables encombrées en librairie… et pourtant, les ventes moyennes par livre continuent de baisser. Ce paradoxe, au cœur de l’économie du livre, interroge autant les lecteurs que les professionnels : pourquoi les éditeurs publient-ils toujours plus d’ouvrages, alors que chacun se vend de moins en moins ?
Une surproduction devenue structurelle dans l’édition
En France, le nombre de nouveautés publiées chaque année a fortement augmenté au cours des dernières décennies. Cette surproduction éditoriale ne résulte pas d’un emballement soudain, mais d’un modèle économique devenu structurel.
Publier plus permet d’augmenter les chances de succès ponctuel. Chaque nouveau titre représente un ticket de loterie : si la majorité ne couvrira pas ses coûts, quelques livres compenseront les pertes. Ce mécanisme, hérité de l’industrialisation de l’édition, pousse à multiplier les sorties plutôt qu’à ralentir.
La logique des mises en place en librairie
Le système de mise en place en librairie joue un rôle central. Les éditeurs savent que la visibilité d’un livre est maximale lors de sa sortie. Plus il y a de nouveautés, plus il y a d’occasions d’occuper l’espace — tables, vitrines, têtes de gondole.
Cette logique favorise les flux continus : un livre qui ne se vend pas rapidement est remplacé par le suivant. Résultat : une durée de vie commerciale souvent réduite à quelques semaines, voire quelques jours pour certains titres.
Des ventes fragmentées par l’abondance
Face à cette avalanche de livres, les lecteurs ne lisent pas davantage. Le temps de lecture, comme le budget consacré aux livres, reste relativement stable. Conséquence directe : les ventes se fragmentent.
Là où un roman pouvait autrefois se vendre à plusieurs milliers d’exemplaires sur la durée, il est aujourd’hui fréquent qu’un titre peine à dépasser quelques centaines de ventes. La multiplication des livres dilue l’attention et fragmente les chiffres.
Une dépendance accrue aux temps forts de l’année
La surproduction s’accentue particulièrement lors des temps forts commerciaux : rentrée littéraire d’automne, fêtes de fin d’année, prix littéraires. Ces périodes concentrent une part majeure du chiffre d’affaires annuel.
Cette concentration pousse les éditeurs à publier davantage à ces moments clés, au risque de saturer les librairies et d’étouffer des ouvrages qui auraient gagné à s’installer dans la durée.
Le pilon, symptôme invisible du système
Publier plus implique aussi de détruire plus. Les retours et le pilon restent des réalités majeures du secteur, bien que peu visibles du grand public. Les livres invendus sont retournés, stockés, puis souvent pilonnés, générant un coût économique et environnemental important.
Certains éditeurs tentent aujourd’hui de réduire ce phénomène en limitant les tirages ou en privilégiant le fonds, mais le modèle dominant reste orienté vers le volume.
Des éditeurs pris dans un engrenage économique
Contrairement aux idées reçues, cette surproduction n’est pas toujours un choix idéologique. De nombreux éditeurs — y compris indépendants — se retrouvent pris dans un engrenage : réduire le nombre de publications, c’est risquer de perdre en visibilité, en chiffre d’affaires immédiat et en pouvoir de négociation avec les diffuseurs.
À court terme, publier moins peut fragiliser une maison, même si, à long terme, cela semble plus vertueux.
Vers un ralentissement du modèle éditorial ?
Depuis quelques années, des voix s’élèvent pour défendre un ralentissement de la production, parfois appelé slow publishing. L’objectif : publier moins, mieux accompagner les livres dans le temps, renforcer le fonds et limiter la surproduction.
Certaines maisons explorent déjà ces pistes, mais un changement global supposerait une révision profonde des équilibres économiques de la chaîne du livre : diffusion, retours, calendrier des sorties, relation aux libraires et aux lecteurs.
Un paradoxe durable au cœur du monde du livre
Si les éditeurs publient toujours plus de livres qui se vendent moins, ce n’est ni par aveuglement ni par cynisme, mais parce que le système les y incite. Tant que la visibilité reposera sur la nouveauté et que l’économie du livre sera concentrée sur quelques périodes clés, la surproduction restera un paradoxe durable.
Comprendre ce mécanisme, c’est déjà ouvrir la voie à d’autres modèles, plus soutenables pour les auteurs, les libraires, les éditeurs… et les lecteurs.