Au Japon, une librairie collabore avec une bibliothèque… et voit ses ventes progresser

Et si les bibliothèques devenaient des alliées des librairies plutôt que leurs concurrentes ? À Machida, dans l’agglomération de Tokyo, une initiative originale semble démontrer que ces deux univers peuvent se compléter. Depuis 2023, la librairie Kumidō accueille un service de retrait et de retour des ouvrages empruntés auprès du réseau municipal de bibliothèques. Une expérimentation qui attire davantage de visiteurs dans le magasin et qui aurait même un impact positif sur les ventes.

Une librairie qui devient aussi point de retrait des bibliothèques

Le principe est simple. Les habitants réservent un livre sur le catalogue des bibliothèques municipales de Machida, puis viennent le récupérer directement dans la librairie Kumidō. Une fois leur lecture terminée, ils peuvent également y déposer l’ouvrage, sans avoir besoin de se rendre dans une bibliothèque.

Les livres prêtés restent bien entendu la propriété du réseau public. La librairie ne prête pas ses propres exemplaires, mais devient un intermédiaire entre les lecteurs et les bibliothèques de la ville. Ce fonctionnement inédit permet de faire cohabiter, dans un même lieu, emprunt gratuit et achat de livres.

Lors de son lancement en mai 2023, la municipalité de Machida présentait ce dispositif comme une première au Japon.

Une fréquentation en hausse… qui profite aussi au commerce

L’expérience semble avoir trouvé son public. Plus de 9 000 prêts ont été enregistrés via la librairie au cours de l’exercice 2024, un chiffre en nette progression par rapport à l’année précédente.

Cette fréquentation supplémentaire ne garantit pas automatiquement des ventes, mais les responsables de Kumidō affirment constater un effet positif. Selon eux, les rayons consacrés à la jeunesse et aux ouvrages parascolaires enregistreraient une hausse des ventes estimée entre 10 et 20 %.

L’explication est assez logique : des visiteurs venus récupérer un livre emprunté prennent le temps de parcourir les rayons, découvrent de nouveaux titres et repartent parfois avec un ouvrage acheté. Certains choisiraient également d’acquérir un livre qu’ils avaient d’abord emprunté.

Ces chiffres restent toutefois des estimations communiquées par la librairie elle-même et n’ont pas fait l’objet d’une étude indépendante.

Bibliothèques et librairies : une complémentarité plutôt qu’une concurrence

Cette initiative traduit une évolution des mentalités. Longtemps, une partie de la profession considérait les bibliothèques comme des concurrentes, notamment lorsqu’elles achetaient en grand nombre les meilleures ventes.

Aujourd’hui, plusieurs libraires japonais défendent une vision différente. Pour eux, favoriser la lecture reste la priorité, qu’elle passe par l’emprunt ou par l’achat. Plus les citoyens lisent, plus ils sont susceptibles de fréquenter ensuite les librairies.

L’expérience de Machida illustre cette nouvelle approche : faire entrer les lecteurs dans une librairie, même sans intention d’achat, peut finalement créer des opportunités commerciales.

Une réponse à la disparition progressive des librairies

Cette coopération intervient alors que le réseau des librairies japonaises continue de se réduire. En un peu moins de trente ans, leur nombre a été divisé par plus de deux, laissant de nombreuses communes sans aucun commerce spécialisé dans le livre.

Face à cette réalité, plusieurs collectivités expérimentent de nouvelles formes de collaboration entre bibliothèques et libraires. Dans certaines villes, les établissements publics achètent leurs collections auprès des librairies locales. Ailleurs, les lecteurs peuvent commander directement auprès des commerçants les ouvrages découverts en bibliothèque.

Un modèle qui pourrait inspirer d’autres pays ?

L’expérience menée à Machida montre qu’il est possible de rapprocher deux acteurs essentiels de la chaîne du livre sans remettre en cause leurs missions respectives. La bibliothèque continue d’assurer l’accès gratuit à la lecture, tandis que la librairie bénéficie d’une fréquentation accrue susceptible de dynamiser son activité.

À l’heure où de nombreuses librairies indépendantes cherchent de nouveaux leviers pour attirer les lecteurs, cette initiative japonaise pourrait nourrir la réflexion bien au-delà des frontières du pays. Elle rappelle qu’encourager la lecture, sous toutes ses formes, peut aussi contribuer à renforcer le commerce du livre plutôt qu’à l’affaiblir.