Des microbes dévorent-ils nos manuscrits millénaires ? La science mène l’enquête

Ils ont traversé plus de mille ans d’histoire, mais certains manuscrits anciens pourraient aujourd’hui être menacés par des organismes invisibles à l’œil nu. À Kairouan, en Tunisie, des parchemins datant des IXe au XIe siècles présentent d’inquiétantes dégradations. Pour en comprendre l’origine, des scientifiques ont analysé l’ADN des bactéries et champignons présents sur leurs pages. Une véritable enquête microscopique au service de la sauvegarde d’un patrimoine exceptionnel.

D’étranges dégradations sur des manuscrits vieux de mille ans

Les symptômes ont de quoi inquiéter les conservateurs.

Certains parchemins historiques conservés à Kairouan se déforment, leurs contours s’assombrissent et leur matière peut progressivement se gélatiniser. Avec le temps, certains deviennent également plus fragiles, cassants et parfois presque translucides.

Pour des documents ayant survécu pendant près d’un millénaire, ces transformations constituent évidemment un sérieux signal d’alerte.

Plutôt que de traiter immédiatement les parchemins avec des produits susceptibles de les endommager davantage, des chercheurs tunisiens et allemands ont décidé de commencer par comprendre ce qui se passe réellement à leur surface.

Et pour cela, ils sont partis à la recherche de suspects particulièrement discrets : les bactéries et les champignons.

Kairouan abrite un patrimoine écrit exceptionnel

L’enquête concerne une collection loin d’être ordinaire.

Une grande partie des documents étudiés provient de l’ancienne bibliothèque de la Grande Mosquée de Kairouan, auxquels s’ajoutent des manuscrits provenant d’autres institutions religieuses de la ville tunisienne.

Les collections conservées aujourd’hui compteraient plus de 42 500 feuillets de parchemin détachés.

Il ne s’agit donc pas de 42 500 livres différents, mais bien de feuilles provenant de manuscrits anciens. L’ensemble n’en demeure pas moins exceptionnel : il constituerait la plus importante collection connue de manuscrits islamiques sur parchemin au monde.

Certains documents remontent à une époque particulièrement ancienne. La collection comprend notamment plusieurs anciens codex du Coran ainsi que 23 des 30 manuscrits islamiques non coraniques connus datant des environs de l’an 900 ou d’une période antérieure.

Préserver ces documents revient donc à protéger des témoins irremplaçables de l’histoire.

Douze fragments passés au microscope

Pour tenter de comprendre les phénomènes de dégradation, une équipe associant des chercheurs de l’Université de Hambourg et des spécialistes tunisiens s’est penchée sur plusieurs fragments.

En novembre 2024, quinze d’entre eux ont été transportés en Allemagne. Douze fragments provenant de manuscrits datés des IXe au XIe siècles ont finalement été retenus pour l’étude microbiologique.

Leur état était variable, mais tous présentaient des signes de détérioration : ondulations, rétractations, déchirures, taches brunes, traces d’humidité, pertes de matière ou encore gélatinisation.

Les scientifiques ont alors utilisé une technique particulièrement moderne pour étudier ces objets millénaires : le séquençage ADN à haut débit.

Des prélèvements ont été réalisés à l’aide d’écouvillons stériles directement sur la surface des parchemins. L’ADN récupéré a ensuite permis d’identifier les différentes communautés microbiennes présentes.

Une véritable population vit sur les manuscrits

Les résultats révèlent un écosystème beaucoup plus complexe qu’on pourrait l’imaginer en observant simplement une vieille page.

De nombreuses bactéries ont été détectées. Parmi les genres les plus représentés figurent notamment Bacillus, Skermanella, Streptococcus, Metabacillus et Cytobacillus.

Les champignons sont eux aussi bien présents, avec notamment Aspergillus, Alternaria, Plectosphaerella, Wallemia et Fusarium. Des organismes appartenant au genre Penicillium ont également été identifiés.

Plus étonnant encore : chaque fragment possède en quelque sorte sa propre signature microbiologique.

Cette différence pourrait raconter une partie de l’histoire invisible des manuscrits. Leur fabrication, les endroits où ils ont été conservés, l’humidité à laquelle ils ont été exposés ou simplement les personnes qui les ont manipulés au fil des siècles ont potentiellement contribué à façonner ces communautés microscopiques.

Bacillus, le suspect qui intéresse particulièrement les chercheurs

Parmi tous les organismes identifiés, un nom retient particulièrement l’attention des scientifiques : Bacillus.

Ce genre bactérien est le plus fréquemment retrouvé parmi les échantillons étudiés.

Sa présence est intéressante pour une raison très précise. Certaines espèces de Bacillus sont capables de produire des collagénases.

Ces enzymes ont la faculté de dégrader le collagène.

Or, qu’est-ce qu’un parchemin ?

Contrairement au papier, il est fabriqué à partir de peau animale, dont le collagène constitue l’un des principaux composants. Une bactérie capable de s’attaquer au collagène pourrait donc théoriquement participer à la détérioration du document.

La piste est suffisamment sérieuse pour être approfondie.

Mais les chercheurs refusent pour l’instant de désigner un coupable.

Trouver une bactérie ne signifie pas qu’elle mange le parchemin

C’est probablement l’enseignement le plus important de cette étude.

Découvrir l’ADN d’un microorganisme sur une page vieille de mille ans ne signifie absolument pas que celui-ci est actuellement en train de la dévorer.

L’ADN détecté peut provenir d’un organisme mort depuis longtemps. La bactérie ou le champignon peut également être toujours présent mais totalement inactif.

Enfin, un microorganisme peut parfaitement vivre sur un document sans être responsable des dégradations observées.

C’est toute la difficulté de l’enquête.

La présence de Bacillus constitue donc un indice, pas une preuve.

Les chercheurs souhaitent désormais réaliser des expériences complémentaires, notamment avec des parchemins contemporains, afin d’observer si certains microorganismes identifiés sont réellement capables de provoquer des dommages comparables.

Pourquoi les chercheurs ne veulent surtout pas désinfecter les manuscrits

Face à la présence de bactéries et de champignons, la réaction instinctive pourrait être de vouloir nettoyer ou désinfecter les collections.

Ce serait précisément ce qu’il faut éviter.

Les chercheurs ne recommandent actuellement aucune désinfection ou stérilisation généralisée des parchemins de Kairouan.

Un traitement trop agressif pourrait endommager des documents déjà extrêmement fragiles sans même résoudre le véritable problème.

La priorité reste donc la conservation préventive.

Température, conditions de stockage et surtout humidité relative doivent être étroitement surveillées. Une humidité excessive peut en effet favoriser la germination et le développement de microorganismes qui, jusque-là, étaient éventuellement présents sans être actifs.

Empêcher les conditions favorables à leur prolifération peut ainsi être plus efficace et beaucoup moins dangereux que chercher à éliminer toute présence microbienne.

L’ADN devient un nouvel outil pour sauver les livres anciens

Cette recherche illustre aussi une évolution spectaculaire des techniques utilisées pour étudier le patrimoine écrit.

Pendant longtemps, l’analyse d’un manuscrit reposait principalement sur son texte, son écriture, ses pigments, son support ou sa reliure.

Désormais, son ADN peut également raconter une histoire.

Les techniques génétiques permettent d’étudier les microorganismes déposés sur les documents, mais également, dans certains travaux, d’obtenir des informations sur les animaux dont les peaux ont servi à fabriquer les parchemins.

Un manuscrit devient ainsi bien plus qu’un texte ancien : c’est aussi un objet biologique portant les traces de plusieurs siècles d’existence.

Une course contre le temps pour préserver les manuscrits

L’étude menée autour des collections de Kairouan ne résout donc pas encore le mystère de leur détérioration.

Mais elle permet de réduire progressivement le nombre de suspects.

Les scientifiques disposent désormais d’une cartographie des principales communautés bactériennes et fongiques présentes sur les fragments étudiés. La prochaine étape consistera à déterminer lesquelles sont réellement capables de dégrader le collagène et dans quelles conditions elles deviennent actives.

L’enjeu dépasse largement ces douze fragments.

Les bibliothèques, archives, musées et institutions religieuses du monde entier conservent des millions de documents anciens fabriqués à partir de matières organiques. Parchemin, cuir, papier et textiles peuvent tous devenir, dans certaines conditions, le terrain de développement de microorganismes.

Après avoir survécu aux guerres, aux incendies, aux déplacements et aux bouleversements politiques pendant plus de mille ans, certains manuscrits pourraient donc avoir pour adversaires des organismes infiniment plus petits.

Et pour sauver ces géants de notre patrimoine, les chercheurs doivent désormais apprendre à connaître le monde microscopique qui habite leurs pages.

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