Gibert en pleine restructuration : les salariés en grève craignent la disparition du savoir-faire des libraires

Institution du Quartier latin et figure historique de la librairie française, Gibert traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Placé en redressement judiciaire au printemps, le groupe a engagé un vaste plan de transformation qui prévoit notamment la suppression de 84 emplois. À Paris, une partie des salariés a débrayé mercredi 26 août pour dénoncer les conséquences sociales, mais aussi professionnelles, de cette restructuration.

Des salariés de Gibert mobilisés à Paris

Mercredi matin, l’agitation habituelle du boulevard Saint-Michel avait une tonalité particulière. Des salariés de Gibert se sont rassemblés devant plusieurs établissements parisiens de l’enseigne pour exprimer leurs inquiétudes face au Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) actuellement en discussion.

La mobilisation a été suffisamment suivie pour empêcher l’ouverture de plusieurs boutiques, notamment celles de Barbès, de la librairie Romance et de la librairie spécialisée en bande dessinée. Des piquets de grève ont également été organisés devant plusieurs adresses historiques du boulevard Saint-Michel.

Au cœur des inquiétudes : le plan de transformation présenté cet été par la direction du groupe. Celui-ci prévoit la suppression de 84 emplois sur environ 500 salariés, ainsi que la fermeture ou la cession de plusieurs points de vente.

À Paris, 31 postes sont directement menacés, notamment à Barbès, au corner installé au Printemps Nation et dans la librairie du quai Saint-Michel.

Des suppressions de postes qui inquiètent au-delà des chiffres

Pour les représentants des salariés, le problème ne se limite pourtant pas au nombre d’emplois supprimés.

La restructuration pourrait toucher des collaborateurs expérimentés occupant des fonctions essentielles au fonctionnement quotidien des librairies. Les gestionnaires, notamment, assurent à la fois des missions techniques, commerciales et managériales et constituent souvent le lien entre les équipes présentes en magasin et l’encadrement.

C’est précisément ce qui nourrit la crainte de voir émerger une librairie « vidée de son savoir-faire ».

Derrière cette formule se pose une question essentielle pour l’avenir de Gibert : jusqu’où peut-on réduire les effectifs sans transformer profondément le métier de libraire et la qualité du conseil proposé aux lecteurs ?

Car une librairie ne repose pas uniquement sur des mètres carrés remplis de livres. Sa valeur tient également à la connaissance des fonds, aux commandes, à la gestion des rayons, à la capacité d’orienter un lecteur ou encore à l’expérience accumulée par les équipes.

Les syndicats réclament de meilleures conditions

La CGT Gibert Joseph Paris souhaite désormais obtenir une réduction du nombre de suppressions de postes. Elle demande également l’ouverture plus large d’un dispositif de départs volontaires ainsi que des indemnités de licenciement supérieures au minimum prévu par la loi.

La direction indique, de son côté, travailler à la réaffectation d’une partie des salariés, notamment depuis le magasin de Barbès vers les implantations du 6e arrondissement.

Pour les personnes dont le licenciement ne pourrait être évité, le groupe prévoit notamment le recours au Contrat de Sécurisation Professionnelle (CSP). D’autres mesures d’accompagnement restent en négociation avec les représentants du personnel.

Le dossier est donc loin d’être clos. Une nouvelle journée de grève est annoncée pour samedi 29 août, avant une nouvelle rencontre entre représentants des salariés et direction.

Poitiers et Évreux également concernés

La crise que traverse Gibert dépasse largement les frontières parisiennes.

Les recherches de repreneurs engagées pour certaines librairies n’ont pour l’instant pas permis de trouver de solution. Les établissements de Poitiers et d’Évreux sont notamment concernés par des projets de fermeture, avec respectivement 12 et 10 emplois menacés.

La situation illustre les difficultés auxquelles doit répondre le groupe depuis son placement en redressement judiciaire, validé en avril 2026 par le tribunal des activités économiques de Paris.

L’enjeu consiste désormais à réduire les coûts suffisamment rapidement pour assurer la pérennité de l’entreprise, sans fragiliser les librairies qui doivent justement permettre son redressement.

Gibert veut miser davantage sur le livre d’occasion

La direction ne présente toutefois pas son projet comme un simple programme de réduction des dépenses. Elle entend profondément revoir le modèle économique de Gibert.

Et pour cela, l’enseigne compte revenir à l’un des domaines qui ont largement contribué à sa réputation : le livre d’occasion.

Le groupe souhaite renforcer cette activité tout en conservant son offre de livres neufs, de papeterie, de musique et de vidéo. L’objectif serait également de développer de nouvelles sources d’approvisionnement.

Gibert envisage notamment de proposer aux librairies indépendantes un service leur permettant de développer leur propre activité autour de l’occasion. Un moyen pour l’enseigne d’augmenter les volumes disponibles tout en mettant son expertise au service d’autres libraires.

Des librairies indépendantes sous enseigne Gibert ?

Autre piste particulièrement intéressante : le développement d’un système d’affiliation.

Des librairies indépendantes pourraient ainsi exploiter la marque Gibert sous licence et profiter de sa notoriété, mais également de son catalogue de livres neufs et d’occasion.

Une telle évolution ferait progressivement évoluer Gibert d’un réseau reposant essentiellement sur ses propres magasins vers un modèle hybride, composé d’établissements détenus directement par le groupe et de librairies partenaires.

Le pari pourrait permettre à la marque de conserver ou même d’étendre sa présence territoriale sans supporter seule l’ensemble des coûts liés à l’exploitation de nouveaux points de vente.

E-commerce et intelligence artificielle également au programme

La transformation passera aussi par internet. Gibert souhaite accélérer la refonte de son offre e-commerce et multiplier les canaux de vente, y compris à l’international.

Plus symbolique encore des changements à venir, le groupe prévoit d’intégrer progressivement des outils d’intelligence artificielle dans son fonctionnement.

L’objectif affiché est d’améliorer l’efficacité interne tout en associant ces technologies au conseil traditionnel des libraires.

Une orientation qui ne manquera probablement pas d’alimenter les discussions au moment même où les salariés s’inquiètent de la disparition de postes qualifiés. Car derrière la question de la rentabilité se dessine désormais un débat beaucoup plus large : celui de la place que l’on souhaite encore accorder à l’expertise humaine dans les librairies.

Quel Gibert restera-t-il après la restructuration ?

C’est finalement toute la difficulté de la situation actuelle. Gibert doit se transformer pour tenter de retrouver un équilibre économique. Selon les projections communiquées par la direction, les librairies conservées pourraient retrouver une exploitation positive à partir de 2028, grâce notamment à des adaptations des horaires, du temps de travail et des effectifs.

Mais pour les salariés mobilisés, sauver une entreprise ne peut pas uniquement consister à préserver une enseigne ou des points de vente. Il faut également conserver les femmes et les hommes qui détiennent son expérience.

Le conflit qui se joue actuellement boulevard Saint-Michel dépasse donc les seules négociations autour d’un PSE. Il pose une question qui concerne une grande partie du secteur : à quoi ressemblera la librairie de demain si, pour survivre économiquement, elle doit se séparer d’une partie de ceux qui font aujourd’hui son savoir-faire ?

Pour Gibert, dont l’histoire accompagne depuis des générations celle des étudiants, des lecteurs et du Quartier latin, la réponse déterminera bien davantage que le nombre de magasins qui resteront ouverts.

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